« Ce qu'il faut voir, cependant, c'est que ces appareils répressifs, mis en place à la faveur de la crise nationale, risquent fort de rester en place, bien au-delà du règlement de la crise nationale quelle qu'en soit l'issue), et de servir alors à gérer l'autre crise, fondamentale et permanente, c'est-à-dire la crise économique » - Passage tiré du livre La police secrète au Québec, paru en 1978.
Voilà une réflexion fort intelligente et à la fois prophétique. La prophétie est relative, car il suffit de regarder l'histoire du monde pour comprendre que les gouvernements se servent toujours d'une crise quelconque, qu'ils ont parfois même créée eux-mêmes, pour étendre un État policier permanent.
Avant d'entrer dans le vif de ce sujet, j'aimerais souligner quelque chose. Dans une de ses chroniques sur Internet, le collègue Pierre-Luc Bégin a admirablement « ramassé » ces personnalités publiques qui ont pris parti pour le gouvernement de Jean Charest dans le conflit étudiant : Villeneuve, Rozon, Martineau, etc. Ce texte est l'un des plus brillants qu'il m'a été donné de lire sur le conflit. Personnellement, j'aimerais souligner l'engagement de quelques personnalités publiques qui ont décidé de nous donner un appui à leur façon.
Merci à Fred Pellerin d'avoir été aussi intègre et d'avoir refusé de se présenter à la remise du prix qui t'était destiné. Merci à Xavier Dolan d'avoir arboré fièrement le carré rouge à Cannes et d'avoir déculotté de façon magistrale une médiocre animatrice de radio. Merci à Ariane Moffatt pour sa chanson sur la loi 78. Merci à Loco Locass pour l'appui dans les médias et pour le spectacle historique des Francofolies. Merci au quotidien Le Devoir de nous avoir offert jours après jours des analyses honnêtes et intelligentes. Merci à Dominic Champagne, merci à Alexis Martin, merci à Amir Khadir (même si je n'aime pas son parti, je reconnais son engagement sincère dans le conflit), merci à tous les gens du rap québécois qui se sont mobilisés, soit par des spectacles, soit par des chansons.
J'aimerais ajouter le plus important, merci à tous les gens qui ont rendu possible ce printemps québécois, c'est-à-dire les manifestants, étudiants ou non, qui occupent les rues depuis quatre mois et qui encaissent les coups de la répression policière, mais qui pourtant restent debout. Merci aussi aux caméramens et photographes, professionnels ou amateurs, qui ont risqué gros pour nous permettre de voir des images que les médias impérialistes n'auraient jamais montrées. Merci à tous pour le printemps québécois, ce moment historique du Québec nous appartient à tous.
Même si je crois que le gouvernement libéral a fait une grave une erreur en réveillant des centaines de milliers de gens dont la conscience politique sommeillaient tranquillement, et que je suis plus que jamais fier de mon peuple, je crois qu'il ne faut pas rester naïfs.
Un des arguments les plus débiles que j'entends sans cesse est le suivant : « Dans une démocratie comme la nôtre, nous pouvons faire entendre notre voix tous les quatre ans en votant ». Quelle démocratie? La démocratie du clientélisme où la machine policière permet à quelques riches opulents de boire du champagne avec Bernie Ecclestone pendant que des manifestants se font battre, poivrés, tirés des balles de plastique à quelques centaines de mètres de là? La démocratie où les gens se font arrêter arbitrairement parce qu'ils portent le carré rouge? La démocratie où les donateurs du Parti libéral récoltent de juteux contrats gouvernementaux sans appels d'offre? Laissez-moi rire.
Le cinéaste Alex Jones disait que « dans les régimes totalitaires, le rôle de la police n'est pas de combattre le crime, mais de réprimer les opposants politiques ». You got it. Ça a pris vingt ans avant que le gouvernement et la police prennent au sérieux les motards criminalisés et se dotent d'une loi anti-gang, qui ensuite devait être jugée constitutionnelle devant la Cour suprême. Pour le conflit étudiant, trois mois ont suffit pour adopter la loi 78 et un règlement anti-masques. Et la putain de loi 78 ne sert qu'à rendre illégal le fait de s'organiser, ce que n'a jamais fait la loi anti-gang pour le crime « organisé ».
Le carré rouge symbole de violence et d'intimidation? Encore une belle manœuvre malhonnête. Si dans les années 1970, la GRC utilisait des agents doubles pour poser des bombes (affaire Samson) ou brûler une grange, je ne crois pas qu'infiltrer des policiers dans les manifestations pour qu'ils brisent des vitrines relève de la fabulation.
Ne soyons pas naïfs, les vrais maîtres sont à Ottawa. Cette crise est beaucoup plus profonde qu'un débat sur la hausse des frais de scolarité ou qu'une vulgaire tactique électorale pour se montrer comme un bon gouvernement qui combat les terrorisses, les communisses, les anarchisses et les séparatisses. C'est une crise créée de toutes pièces par le pouvoir en place et qui sert deux objectifs principaux.
Premièrement, faire accepter à la population à travers la désinformation des médias impérialistes de nouvelles conditions de vie en société, afin que les gens trouvent normal de se faire contrôler par la police à tout moment sans aucun motif raisonnable, qu'ils trouvent normal de voir des Waffen SS dans le métro accompagnés de bergers allemands, qu'ils trouvent normal l'utilisation de bombes assourdissantes et de balles de plastique pour gérer les dangereux manifestants, qu'ils trouvent normal qu'un enfant de cinq ans se fasse confisquer le contenu de son sac à dos. En somme, que les citoyens trouvent normal de renoncer à leur « liberté » pour plus de « sécurité ». Ensuite, la crise étudiante au Québec représente un laboratoire d'essai. Ils étudient de manière méthodique comment gérer une insurrection populaire. Déjà, il y a 40 ans, les services secrets canadiens, la GRC, la SQ et la police de Montréal s'intéressaient activement à « l'agitation étudiante ».
Ne soyons pas naïfs, la crise a été créée et est gérée à partir d'Ottawa. Le gouvernement du Québec et la police provinciale ne jouent que le rôle de larbins de service, comme toujours. Les médias jouent le rôle de mercenaires serviles de l'esprit pour conditionner l'opinion publique. Nous nous retrouvons en tant que peuple à la croisée des chemins. Soit nous continuons d'accepter ce régime totalitaire néocolonial, cette démocratie de bananes, soit nous prenons en main notre destin et nous nous dotons d'un État libre et indépendant. L'histoire se souviendra de nous soit comme un peuple qui s'est écrasé et qui est voué à disparaître, soit comme un peuple qui s'est levé et qui a défié un État néocolonial et impérialiste pour acquérir sa liberté.
« Celui qui sert une révolution, laboure la mer »
- Simon Bolivar
Jules Falardeau